« Mini en Mai » 2018

COURSE EN SOLITAIRE AU DÉPART DE LA TRINITÉ-SUR-MER, 5 jours et 4 nuits, 460 milles nautiques

Il est grand temps de raconter cette Mini en Mai. Les détails glissent et commencent à m’échapper pour façonner une sorte de salade de moments, marquants par leur durée ou leur intensité, remoulinés par une tendance de mon cerveau à effacer tout ce qui est négatif.

Pour commencer – le parcours : c’est la plus longue course en solitaire de l’avant-saison (avant de s’élancer cet été vers le milieu de l’Atlantique) et carrément l’occasion de réviser sa géographie côtière pour ceux qui n’ont pas suivi la cartographie en temps réel ! Vous situez ces lieux de passage ?
Départ de la Trinité-sur-Mer. Petit parcours en baie de Quiberon, puis passage du chenal de la Teignouse
Monter jusqu’à la pointe Finistère. Archipel des Glénan, pointe de Penmarc’h, passage du Raz de Sein, un tour par le cap de la Chèvre, Chaussée de Sein
Descendre en Charente Maritime. Plateau de Rochebonne, contournement de l’ile de Ré. En passant sous le pont…
Retour vers la Trinité au contact des îles et de la côte : Yeu, Hoëdic, Houat, etc.

Les cartes c’est mieux !

Départ donné mardi à 11h. Le vent donne la couleur à suivre : il tombe dès le début. Ça va être long cette affaire… Bon, même si c’est raisonnable avec ce vent faible, autant vous dire que le parcours en baie ne m’enchante pas car il multiplie les manœuvres qui sont plus compliquées et plus longues à réaliser sur un prototype. Je réussis même dans ma grande splendeur à toucher une bouée gonflable de parcours – nouveauté, ça, faudrait pas t’y habituer ! #boulet
C’est une faute donc je dois réparer pour éviter une pénalité (en plus de me l’être emplafonnée et d’avoir perdu des places) et faire une manœuvre spéciale : un tour complet sur lui-même au bateau. OK, t’as fini tes bêtises, on peut y aller maintenant ?

https://breschiphoto.photoshelter.com/portfolio/G00001GcOdGdJBxs/I0000sqT5m9gju78

©Christophe Breschi, toujours de superbes photos. Site web : https://bit.ly/2HbpdBf

Le fameux chenal de la Teignouse – à la pointe de Quiberon – est passé dans le calme avec le fort courant qui nous porte, tout va bien. Il est 16h. Yallah! La grande course commence !

Contrairement à toute attente la route la plus rapide nous emmène au nord de Groix, puis à travers l’archipel des Glénan (alors que la route directe – la plus droite – passe bien au sud). Je rase la côte nord de l’île. Elle est superbe dans ce soleil couchant. Lumières douces orangées. Le bateau glisse, la mer est si calme. Paisible…

A cet endroit, ce moment, sur le chemin côtier : 20 personnes en train de hurler « CAMIIIIIIIIILLLLLLE !!! » en l’occurrence ma mère qui m’a reconnue et ses amis en promenade. Un hasard, une coïncidence totale [sincères excuses aux groisiens/grésiens/groisillons (?) pour leur folie passagère]. Et que je trace mon sillage, indifférente, imperturbable, …fille ingrate !

Nous passons l’archipel et tous ses cailloux de nuit. Je suis contente d’avoir bien renseigné les passages possibles et les dangers dans mon GPS. Comme d’habitude seules les cartes en papier sont autorisées à bord, pas de cartographie électronique ; passer à travers l’archipel est plutôt engagé ! Par contre j’ai un déficit de vitesse par rapport aux concurrents, ça m’énerve… Difficile de comparer car nos bateaux sont différents mais quand même…

 

La suite ? Pas mal de péripéties.

Disons qu’un schéma ressort de l’ensemble :

  • Les 3 prototypes habituels, très rapides, se sont échappés devant. On n’en parle plus.
  • Je suis plus ou moins en fin du paquet « de tête » qui les suit, prototypes et séries confondus, un groupe variable de 10 à 30 bateaux. Je rattrape et remonte ce paquet, place après place, en rageant parfois contre ma vitesse, ou mon placement par rapport au courant, ou ma stratégie.
  • Le vent tombe complètement. Les voiles « flappent » puis pendent mollement… Tu cherches désespérément un peu d’air, un souffle erratique. Les bateaux font des tours sur eux-mêmes… Un mec à 30 mètres attrape un mince filet de vent qui ne viendra jamais jusqu’à toi. Il s’échappe et disparaît. C’est la loterie infernale. Tu entends des hurlements de rage au loin. Ça dure depuis plusieurs jours et des mecs siphonnent complet, à bout. Pétages de câble ! Si quelqu’un arrivait ici je crois qu’il aurait peur. J’ai l’impression que 70% des skippers ont une tare au cerveau.
  • J’ai réussi à dormir au début de la course mais c’est impossible dans ces conditions. Je suis fatiguée et déphasée. Pendant les phases sans vent, « si tu dors, t’es morte. »
  • Ça repart tout doucement. Je suis à nouveau à l’arrière du paquet, en train de pester contre ma vitesse et pas vraiment convaincue de mes options stratégiques, de la meilleure route à prendre. La moindre variation de vent prise à l’envers, la moindre légère risée loupée : tu perds des places !
  • 20 à 30 minutes plus tard, le vent retombe. Tu as changé huit fois de voile, dont trois en 5 minutes ; sorti et rentré le bout-dehors suivant les voiles utilisées ; le vent est passé de 0-2 nœuds à 4-7 nœuds ce qui change tout dans ton équilibre donc tu as matossé / dématossé (déplacé des bidons et sacs lourds) et quillé / déquillé (incliné la quille l’aide d’un winch manuel, c’est bien physique) à chaque petite variation.
    Tu as très envie d’aller aux toilettes, tes fringues sont moites d’humidité, tu n’as dormi que six siestes de 15 minutes dans les dernières 20 heures et là tout de suite tu mangerais bien une pizza Calzone mais il faut changer de voile, il n’y a plus qu’un souffle de vent et il est en train de tourner. Ô torture…!

Pétole…

Highlights

Jour 2. Depuis le passage de l’Occidentale de Sein nous glissons sous grand spi vers la Charente. Des heures sans heurts, emmenée par la puissance des voiles, Foxsea Lady surfe, danse sur les vagues. Moi je travaille mon bronzage spécial marin ! Ras du cou et ras des manches !

Nuit. Le vent est revenu après une bonne pétole. J’ai mangé un truc lyophilisé qui ne passe pas bien. Je suis sous gennaker ; le vent monte progressivement à 22, parfois 25 nœuds. Il faudrait que je trouve l’énergie d’aller me faire tremper pour réduire les voiles à l’avant, dans le noir. Froid, fatiguée, pas très bien, je choisis de me préserver et roule le gennak quand ça forcit trop. Sauf que c’est là que les meilleurs auront creusé leur avance : le mode « sanglier » enclenché toute la nuit ! Avec gennak – solent 1 ris – GV 2 ris et des paquets d’eau dans la tronche !

Jour 3, toujours en descente vers Rochebonne, loin au large ; nous sommes assaillis par mouches et syrphes venues d’on ne sait où.
« Diable ! Dois-je en conclure que je pue le furet ? » = deuxième sujet au hit-parade des conversations radio VHF entre les coureurs.
(après « Et sinon, euh, t’as quoi comme vent et t’as mis quoi comme voiles ? » → Mais oui je vais te le dire tiens ! #Intox #OnPédaleDansLaSemoule)

Un moineau vient faire un festin de ces bestioles, si loin des côtes, dans le Golfe de Gascogne. Petite chose fluette, quand tu pars je me dis que tu ne reverras pas la terre.

Un deuxième vient, attention Môssieur a une jaquette canari ! Il fait le tour de son domaine – ça va, on est à l’aise ? – et disparaît plusieurs fois dans ma veste de quart laissée là. Absorbée dans mes manœuvres je l’oublie. D’aucuns me diront qu’il a attrapé le mal de mer et crevé au fond du bateau… On verra si des effluves de charogne apparaissent.

Dans le même secteur de Rochebonne alors que j’avance tout-dou-ce-ment je vois arriver de loin, à grand fracas, une bande de dauphins qui prennent le bateau d’assaut en bonds énergiques – et jouent, s’amusent avec leurs petits, sautent, plongent sous le bateau ! Ils s’en retournent 15 minutes après d’où ils viennent, me plantant là interloquée, heureuse. « Euh ouiiiii ? » #hallu #WTF

Nuit. Ce passage du pont de l’île de Ré (ou plutôt de l’enchaînement Pertuis d’Antioche – chenal de La Pallice – passage du pont – Pertuis Breton) : on en parle ?
Quand tu n’as pas dormi depuis 24 heures et que le vent tombe pour la tête de la flotte (sauf les cinq premiers qui passent, ces veinards) le courant s’inverse, la marée descend… Tout le monde se met à reculer ? Nous nous retrouvons, en commençant par la tête de la flotte, à METTRE L’ANCRE à 50 bateaux du pertuis au chenal du port de commerce de La Rochelle ?!
Que la plupart a le temps de dormir un peu mais que TOI, tête de nuche, tu ne peux pas te reposer une seule minute car déjà les autres concurrents arrivent derrière : tu te dis :
« Eux aussi vont s’arrêter à mon niveau et sortir le mouillage dans 3…2…1 minute… »
Sacré nom de nom ils AVANCENT ! Ils vont te DÉPASSER ! T’en peux plus ? T’es au bout, t’as plus d’énergie, mal à la peau, au dos, t’es trempée de pluie ? Et alors ! Tu remontes cette ancre et tu remets tes voiles, bon sang !
« Fais ch***! Bord** de ch***** de… Aaaaaaarrrrhh! »

Jour 4. Le pont de Ré, rien à redire, ça passe toujours en-dessous. Et c’est mieux avec du vent ! 🙂

Extraits de la cartographie permettant de suivre la course en temps réel,
une bière à la main, depuis son canapé !

En sortant du pertuis de Ré le vent revient fort comme s’il allait s’établir, …puis retombe en tournant (ah oui je crois qu’on a compris là, c’est la 100ème fois ?). Je n’ai toujours pas pu dormir, je fais 4 changements de voile sous des trombes de pluie, les échecs s’enchaînent, ce n’est jamais la bonne voile.
Craquage.
Je tombe assise au fond du bateau en pleurant à grosses larmes comme un enfant :
« Mais moi je voudrais dormir » « c’est quoi cette course de merde je veux juste rentrer » « j’en ai MARRE ! c’est vraiment dur, JE VEUX PAS ÊTRE ICI ! »
Je mange un pain avec du fromage aux herbes et je ressors et je mets une voile qui tient, le bateau repart, la course continue. Tu peux. Encore. Tenir. « Allez bon sang fais marcher le bateau » !

 

Autres sujets d’insultes.

meduse2

Les (fameuses) méduses des Sables d’Olonne sont si énormes qu’on entre en COLLISION avec. Elles font trembler les safrans, te freinent brusquement, viennent s’emplafonner sur ta quille, pour tout vous dire pendant 5 minutes j’ai même traîné un affreux bout visqueux à deux mètres de profondeur jusqu’à ce que j’arrive enfin à l’enlever avec une lavette de pare-brise fixée sur un manche, et retrouver une vitesse correcte.
#ToutVaBien #J’aiUneVieNormale #WTF, bis

 

Les algues……, ah les algues… Le seul truc de toute l’année 2017 qui m’avait fait vraiment péter un câble ! Une image vaut tous les discours. Des algues peuvent se plaquer juste sous la coque, enroulées autour de la quille.

Algues quille

La découverte de Vincent sur 679 Roll My Chicken en sortant son bateau de l’eau.

C’est très compliqué à dégager – je n’ai pas encore trouvé de solution correcte. Rien ne marchait : faire glisser une corde à nœuds ; faire marche arrière ; un tour sur 360° ; essayer de crocheter les algues… J’ai fini par faire gîter (pencher) le bateau, me pendre par les pieds par-dessus bord en étant attachée (pardon Maman) et attaquer les algues avec un couteau fixé au bout d’un tube en carbone.

Ce n’est pas du tout satisfaisant au regard des vilaines rayures sur la quille, mais c’était ça ou plonger. Et je me sentais trop fatiguée pour me remettre d’un bain forcé.
Passée alors de 5 nœuds à 7 nœuds de vitesse au près : dément !

 

Last night

Ça ne pouvait qu’aller mieux ensuite – pour la vitesse j’entends.
Avec un coucher de soleil à mourir… là, tu planes !

DSC00226

…C’était sans compter la dernière nuit.
En passant l’île d’Yeu tu essuies encore des moments de pétole, quelques bascules et retournements de situation, faut pas déconner, quand ça commence à devenir tendu au niveau de Noirmoutier. L’air est chaud, le ciel nocturne se charge de nuages bien trop denses. Du genre énervé et totalitaire, tu sais, celui où tu te dis « on va débrancher l’ordi » !
Et moi, je débranche quoi dans l’électronique, là ? Il paraît que les mâts en carbone adorent la foudre. Je parle à mon mât, « mec, déconne pas on n’est pas arrivés ! ». Très vite derrière nous l’horizon passe du noir d’encre à l’argenté, ça pète de partout, toutes les 5 secondes. Se rapproche… C’est sur l’arrière de la flotte. Des centaines d’éclairs. Les nuages prennent des formes étranges, des rouleaux, énormes aspirateurs à air. Je n’en mène pas large.

Orage-en-mer

Nous captons des bribes de conversation entre les coureurs à l’arrière qui s’informent et prennent soin les uns des autres en essayant de gérer la situation. Un concurrent nous prévient qu’il s’est pris 45 nœuds sans prologue, sous fortes rafales et visibilité nulle. Merci ! Je file réduire les voiles d’avant : d’abord un ris dans le solent. 8 nœuds de vent. J’attends cinq minutes (« et si finalement ça ne souffle pas ? t’auras bien l’air d’une idiote »). Le vent tombe à 5 nœuds. Humm. Si l’air a été aspiré si vite avec les nuages, il va être restitué. Je prends deux ris direct dans la grand-voile.
Une minute plus tard, 12 nœuds.
Une minute encore, 21 nœuds. Rafales à 27 au compteur mais je soupçonne un peu plus. Ça souffle violemment sur une mer plate et noire fouettée par la pluie. Le bateau est équilibré, file à bonne vitesse, parfait.
Il n’y a plus de foudre.
15 minutes plus tard tout est fini.


La même au matin, dans la dernière « ligne droite » (#blague) de la baie de Quiberon – cette fois sans vent, mais sous des seaux de pluie et la foudre tombe à 100 mètres entre les bateaux.


Au bout de 5 jours et 4 nuits, à force de me battre et malgré pas mal d’erreurs, dont une grande hésitation tactique sur la fin qui aurait pu m’offrir 1 voire 2 places au classement si j’étais allée au bout de mon idée (emprunter le passage de la Teignouse avec son courant favorable), je finis 6ème en catégorie prototypes !


Cette course !! Si dure pour tout le monde, la plus rude de toutes pour moi – en termes de tensions accumulées (ou alors j’ai déjà oublié les autres). C’était dingue. On a tous craqué à un moment ou à un autre. Quand on est 50 bateaux côte à côte après plusieurs jours de course non-stop, sans répit, à se battre pour avancer, que tout est sans cesse remis en cause…
J’ai tellement peu dormi, il y avait tant de manœuvres en prototype, toutes les 15 à 30 min, jamais de temps mort, vive l’épuisement !

« – Ça a l’air sympa », dit mon frangin.
Je me suis réellement demandée ce que je faisais là. On se l’est tous demandé… Enfin tu poses le pied sur le ponton, soulagée d’avoir apprécié des instants de beauté, su te battre dans ces moments de mal-être, mobiliser tant d’énergie, d’être allée au bout.

Puis tu regardes les amis/concurrents : tout le monde est aussi fracassé que toi et ça devient très drôle tellement c’est débile comme sport.
« – Tu fais tourner la machine à souvenirs ! », dit un autre de mes frangins.

Oui.

 

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