10 jours de course en solitaire… #1

Comment raconter 10 jours de navigation en mini ?
Comment expliquer ce qui s’est passé durant la course ?
Comment exprimer cette longue descente de la France à la latitude exotique des îles Canaries ?
Comment raconter ce que je viens de vivre ?
Attention, roman-fleuve ! 🙂

1er octobre. Le « truc » pour lequel je me bats depuis des mois, qui se comptent en années, se concrétise maintenant. Je ne réalise pas vraiment… Mon cerveau est fatigué par toute la préparation, par les derniers mois, semaines et jours passés à bosser à fond. Je sais que j’ai un retard de sommeil et surtout une fatigue mentale (j’entends encore ma famille me dire « il faut que tu dormes ! ») malgré ça je me sens bien. J’ai reçu tellement d’aide ces derniers jours, je n’en reviens pas !
Nathalie, une amie, s’occupe de tout le monde pour moi. En rejoignant les pontons je suis calme de l’intérieur, curieusement un peu détachée et pourtant en observation totale de tous ceux qui m’entourent. Complètement dans l’instant présent. Je n’ai jamais vécu avec autant d’intensité… Il pleut, le temps est pourri, je ne vois que des visages joyeux, des regards intenses. Je les emporte ! Comme vos encouragements qui me poussent dans le chenal quand je hisse les voiles, les rires, les dessins, les mots que vous avez écrits à bord et que je relis comme des mantras pendant les jours qui suivent !


Je craque en passant l’écluse puis rentre dans la course en solitaire. Stressée mais très calme. Famille, sponsors, amis, vous m’accompagnez pendant quelque temps et je suis heureuse de vous voir vous éclater aussi. Je suis presque déjà seule dans ma tête. La veille j’ai tout chargé en vrac dans les sacs et dans le bateau, j’ai moins préparé la navigation qu’à mon habitude et ça me stresse même si je sais que j’ai assuré sur l’essentiel.

Départ. « Bon départ ! » (aucun concurrent ne le grille) j’ai pris de meilleurs départs mais peu importe. Ca y est… on y est… Je fais la Mini Transat…

Dès le début je sens que mon bateau est différent. Chargé comme une bourrique, à 15 noeuds de vent il réagit différemment, il est plus fin à la barre et surtout, il avance plus vite ! Les premiers jours et nuits on traverse le Golfe de Gascogne. Je remonte des places et je dors beaucoup, par tranches de 15 à 20 minutes, pour récupérer et rentrer dans le rythme. Au près (quasi face au vent) la houle est dure. Je fais attention à ce que je mange pour ne laisser aucune chance au mal de mer.
Les premiers ennuis arrivent simultanément : le gréement (ce qui tient le mât) s’est beaucoup détendu et les haubans sous le vent battent fortement à chaque vague. C’était prévu car il est neuf et doit se « mettre en place » mais là c’est trop. Je le retends comme je peux. J’observe aussi un mouvement sur la quille jamais vu jusque là : d’avant en arrière, pas du tout normal ! Est-ce que je suis paranoïaque ?? Mais non, je mesure, ça bouge bien ! Je vérifie les boulons des paliers de quille et constate que je peux en serrer-forcer 3 sur 10. Ça bouge un peu moins. Bon. Affaire à suivre de très près.

Jour 4, 0h00. On approche du Cap Finistère, le cap qui nous effraie car il parait que la mer y est cassante, les vents s’accélèrent et le trafic de cargos très intense. Et…c’est exactement ce qui se passe.

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La houle croisée tire beaucoup sur le pilote automatique. Après deux départs au tas (le bateau se couche sur l’eau) je finis par affaler mon spi et avec la fatigue, je n’ose plus en renvoyer un plus petit. Je perds des places là ! Tant pis : il faut naviguer en accord avec soi-même… C’est la nuit et je fonce vers la côte espagnole. Mes batteries lithium descendent vite. Il fait gris depuis 4 jours et les panneaux solaires peinent à les recharger. Je les surveille et déclenche manuellement un moyen de charge de secours, une vieille pile à méthanol qui n’est pas puissante et que je veux utiliser le moins possible, pour tester mon installation solaire.
La nuit suivante j’atteins un seuil critique. Je barre pour soulager le pilote et veux déclencher la pile mais constate avec effarement que c’est trop tard. Pour démarrer elle requiert un seuil minimal de tension qui est dépassé. « Ah, quelle idiote !!! » J’avais complètement oublié ce petit détail !
On est en pleine nuit, je reprends la barre mais les batteries continuent de descendre. La houle est toujours hachée, le vent souffle entre 20 et 25 noeuds (force 5). Je fatigue vite : mes yeux font des saltos, ma tête s’endort. Je chante n’importe quoi et je me raconte des histoires, ou alors je mets bout-à-bout des phrases et des mots qui n’ont pas de sens : juste pour arriver à rester éveillée ! Mais de plus en plus vite ma tête tombe, je me relève d’un bond 5 secondes plus tard, le bateau en travers des vagues. Je me suis toujours demandée comment les autres font pour tenir plus loin que leurs forces ???

Maintenant que je suis plus éloignée de la zone entre le DST (Dispositif de Séparation de Trafic) et la côte espagnole, je croise un peu moins de cargos et porte-containers. Je ne tiens plus et remets le pilote pour faire une pause. Allez, juste 10-15 minutes… est-ce que ça va tenir… Les feux de mât s’éteignent. Le GPS aussi, l’AIS, puis le pilote et les afficheurs. Ne reste que la VHF. Je préviens Matthieu – un concurrent que j’ai entendu à portée de VHF – que je m’arrête à la cape sans visibilité dans la nuit et lui donne ma position et ma dérive. Je sors une petite VHF et un GPS portatif. Et je vais me reposer en attendant que le jour revienne, en espérant que le temps sera moins gris que prévu, que mes panneaux chargeront, pendant que les autres concurrents déboulent à 13 noeuds vers le sud.
6 heures d’attente. J’essaie de dormir tout en sortant vérifier l’horizon. Ni les minis ni les cargos ne peuvent me voir.

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Et ça redémarre…! je lance la pile. Puis reprends la barre, un petit GPS dans la main. J’avance dans la bonne direction, youpi ! Vers 15h00, dès que les batteries sont assez chargées, je lance le pilote automatique pour envoyer un spi !

Je fais la manœuvre nickel, le spi s’établit. Et là le pilote fait une grosse embardée inexpliquée. Le bateau part à l’abattée, il se couche sur l’eau. J’entends « Pan ! » Le bout-dehors part sous le vent avec le spi. Le mini se couche encore plus, à 90°. Faites que le spi ne se déchire pas… J’avais mis une sécurité de bastaque, je n’arrive pas à la choquer… Longues minutes qui défilent pendant que je me sors de cette situation merdique.
J’ai tout remis à plat, ramené le spi dans le bateau, rangé. Ça m’a à nouveau pris beaucoup d’énergie, je suis vannée alors que j’étais prête à repartir, trempée alors que je venais de me changer. Le tube qui sert à déployer le bout-dehors a cassé. Je vais devoir le sortir avec mes pieds et sur l’étrave dans les vagues si je veux renvoyer un spi. « Est-ce que je veux renvoyer ? » « Oui !!! » « Allez Camille vas-y bordel de m****!! »


SPI ENVOYÉ. Foxsea Lady fonce pleine balle vers le sud-sud-ouest, entre 11 et 14 noeuds, de vague en vague. Je fais une pointe à 17 noeuds dans un surf, ma meilleure vitesse depuis que je fais du mini…
Victoire !
Alleyyyyyyyyy c’est repartiii vers les Canaries !!!!!

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Suite : voir article #2

2 réflexions sur “10 jours de course en solitaire… #1

  1. Coulon odile dit :

    Voilà j’ai tout lu…et ça parle de mer, de course et de voiliers…Camille qu’est ce que ton enthousiasme me fait faire. Promis je suis la 2 ème partie. Bises Odile C

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