27 octobre : Avitaillement en cours.

Je suis en train de régler mon mât et de reprendre la tension de tous les câbles textiles latéraux : haubans, galhaubans, tout ça perchée à plusieurs mètres de hauteur dans le mât. La plupart des réparations est faite, il ne me reste que 2-3 bricoles.

Je m’attaque maintenant à la préparation des sacs d’avitaillement (en plus de ceux des vêtements, équipements de navigation, outils, matériel de réparation…). Après avoir longuement réfléchi au contenu j’ai décidé de partir sur une base de 20 jours de course, avec 2 plats appertisés ou lyophilisés par jour, beaucoup de snacks sucrés/salés par tranche de 24h (viande séchée, gâteaux, mélanges de noix, barres…) et 90 L d’eau potable. Ne manquent plus que le fromage et les fruits frais ! En espérant qu’ils tiennent le plus longtemps possible, histoire d’apporter un peu de réconfort et de vitamines au milieu de l’Atlantique !
L’échéance se rapproche…

 

31 octobre : J-1 avant le départ de la 2e étape Las Palmas > Martinique. Le grand saut.

Bateau quasi prêt, je me sens bien. J’ai une sorte de pincement de coeur de quitter l’île et la colonie des ministes. Le spleen…?

Il va falloir rentrer dans la bulle du solitaire.

10 jours de course en solitaire… #2

[suite de l’article 1ère étape]
Au cinquième jour j’entame la longue descente le long du Portugal. « A moi les alizés portugais ! » S’ils sont au rendez-vous – car ce n’est pas gagné. Ça commence bien pourtant : 15-20 noeuds de vent de nord-est même si l’allure est un peu trop vent-arrière. Au moins on a de l’air ! A ce rythme ça descend vite mais il y en a des milles à faire avant d’arriver… J’ai l’impression d’être une fourmi sur mes cartes. Latitude de Lisbonne. Les jours passent. Latitude du cap St Vincent. Latitude de Gilbraltar. Le cœur saute à force de penser que je navigue plein sud vers des destinations qui appellent au voyage.
« Qui est-ce qui fait tout ça en solitaire ?? C’est toi Camille !! » (j’ai des phases un peu débiles et je me parle toute seule)

Le vent devient très curieux : alors que le ciel est totalement bleu, que tout semble stable, il oscille de 100° toutes les 15 minutes. Comme une balance. Toute la journée. Raaaaah c’est infernal !! Difficile de savoir quel est le bord rapprochant. J’ai la trajectoire d’un mec bourré !
Cap au plein sud, le grand spi déployé à l’avant du bateau est si grand qu’il fait de l’ombre aux panneaux solaires. Je suis au taquet dès l’aube et sur les dernières heures de soleil pour les orienter et recharger les batteries. Je n’arrive pas à les charger au max mais elles sont bien remontées (sur la 2e étape le bateau sera mieux orienté par rapport à la course du soleil).

Jours et nuits passent… je n’ai pas vu, ni parlé, ni capté personne depuis 4 jours. Autour de moi, de l’eau et encore de l’eau. Mes essais pour capter la météo à la BLU (petite radio portative qui permet de recevoir un bulletin de l’organisation de course rediffusé par radio Monaco) sont de plus en plus concluants et je commence à entendre que c’est le bordel, qu’il y a des anticyclones partout entre Madère et les Canaries et le vent se casse la figure. Les concurrents sont bloqués devant… Je me pensais dernière mais ce n’est pas le cas, et je vais pouvoir raccrocher au wagon !! Ça me donne la pêche !

Évidemment je plonge à mon tour dans ces immenses de zones de « molle » et de vent erratique. On va mettre beauuuuucoup plus de temps à arriver… L’ETA (Estimated Time Arrival) se rallonge de jour en jour !! C’est pas comme ça que ça fonctionne normalement 😀


Un point sur mon avitaillement : j’ai emporté assez d’eau et de nourriture pour tenir plusieurs jours encore et avec l’installation solaire je ne serai pas en panne de carburant. J’ai recommencé à capter des concurrents sur les ondes VHF, apparemment ça stresse sur ces sujets – moi, pas de souci ! La chaleur arrive sans être oppressante, les nuits sont de plus en plus douces, oh que c’est agréable…
Parfois le vent revient avec une grosse bascule, ça dure 15 minutes ou plusieurs heures.
Parfois la mer est d’huile.
Je suis perdue entre Madère et le Maroc. Pas un souffle dans les voiles. L’eau est si lisse que les étoiles se reflètent sur l’océan.

Complètement dingue ce truc…
Il ne faut pas dormir… J’ai recollé à un paquet de minis et le premier à capter un souffle d’air mettra tout de suite plusieurs milles de distance aux autres. Ne pas lâcher…rester dans le match.

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Cette « pétole » aléatoire dure jusqu’à l’avant-veille de l’arrivée. Quand le vent revient dans la zone de Madère et s’établit enfin, tout le monde hurle de soulagement à la VHF ! C’est reparti !
Dernière nuit en mer, dernier jour sous grand spi. Foxsea Lady glisse et galope dans les risées. Je cours à 2M au taquet derrière Jo (335 Hinano) qui ne doit pas être tranquille. Je suis en tee-shirt. Le vent est doux, l’eau d’un bleu profond, un bleu intense et lumineux. Oh comme je me sens bien !

L’atterrissage aux Canaries se fera cette nuit : je suis un peu déçue de ne pas pouvoir découvrir les îles et leurs hauts reliefs de volcan mais bien contente d’arriver. Je vois depuis plusieurs milles Gran Canaria illuminée d’éclairage urbain. Un dauphin vient sauter à côté, suivi d’un poisson volant qui s’échoue dans le cockpit. Mis à part de grosses libellules et quelques oiseaux ce sont les premiers animaux que je croise depuis mon départ !

Le vent tombe, l’allure devient inconfortable et interminable dans une mer hachée par le ressac contre la côte. J’arrive dans un décor industrialo-portuaire qui détonne après tant de jours en mer. Impression curieuse en passant la ligne d’arrivée… Quelle joie ! « J’ai bouclé l’étape 1 de la Mini Transat ! » je le répète à voix haute pour mieux réaliser. J’ai la sensation de flotter. « Je suis à Las Palmas de Gran Canaria !!! »
La marina est assez moche au premier abord. Mais sur les pontons, les potes m’attendent. Hurlements ! Je suis 12ème et bien arrivée !

Maintenant, DÉCOMPRESSER…

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Nous sommes 10 jours après mon arrivée à Las Palmas de Gran Canaria, et à une semaine du départ de la 2e étape. J’ai l’impression étonnante d’être là depuis un mois et en même temps d’être arrivée la veille. Ce serait plutôt bon signe ? J’aurais réussi à faire une vraie pause pour « décrocher » et me changer les idées en visitant l’île ?
…J’ai aussi l’impression tenace que le nouveau, le grand départ arrive à toute vitesse. La boule au ventre a refait son apparition. Mais cette fois, j’ai plus de temps devant moi 😉

10 jours de course en solitaire… #1

Comment raconter 10 jours de navigation en mini ?
Comment expliquer ce qui s’est passé durant la course ?
Comment exprimer cette longue descente de la France à la latitude exotique des îles Canaries ?
Comment raconter ce que je viens de vivre ?
Attention, roman-fleuve ! 🙂

1er octobre. Le « truc » pour lequel je me bats depuis des mois, qui se comptent en années, se concrétise maintenant. Je ne réalise pas vraiment… Mon cerveau est fatigué par toute la préparation, par les derniers mois, semaines et jours passés à bosser à fond. Je sais que j’ai un retard de sommeil et surtout une fatigue mentale (j’entends encore ma famille me dire « il faut que tu dormes ! ») malgré ça je me sens bien. J’ai reçu tellement d’aide ces derniers jours, je n’en reviens pas !
Nathalie, une amie, s’occupe de tout le monde pour moi. En rejoignant les pontons je suis calme de l’intérieur, curieusement un peu détachée et pourtant en observation totale de tous ceux qui m’entourent. Complètement dans l’instant présent. Je n’ai jamais vécu avec autant d’intensité… Il pleut, le temps est pourri, je ne vois que des visages joyeux, des regards intenses. Je les emporte ! Comme vos encouragements qui me poussent dans le chenal quand je hisse les voiles, les rires, les dessins, les mots que vous avez écrits à bord et que je relis comme des mantras pendant les jours qui suivent !


Je craque en passant l’écluse puis rentre dans la course en solitaire. Stressée mais très calme. Famille, sponsors, amis, vous m’accompagnez pendant quelque temps et je suis heureuse de vous voir vous éclater aussi. Je suis presque déjà seule dans ma tête. La veille j’ai tout chargé en vrac dans les sacs et dans le bateau, j’ai moins préparé la navigation qu’à mon habitude et ça me stresse même si je sais que j’ai assuré sur l’essentiel.

Départ. « Bon départ ! » (aucun concurrent ne le grille) j’ai pris de meilleurs départs mais peu importe. Ca y est… on y est… Je fais la Mini Transat…

Dès le début je sens que mon bateau est différent. Chargé comme une bourrique, à 15 noeuds de vent il réagit différemment, il est plus fin à la barre et surtout, il avance plus vite ! Les premiers jours et nuits on traverse le Golfe de Gascogne. Je remonte des places et je dors beaucoup, par tranches de 15 à 20 minutes, pour récupérer et rentrer dans le rythme. Au près (quasi face au vent) la houle est dure. Je fais attention à ce que je mange pour ne laisser aucune chance au mal de mer.
Les premiers ennuis arrivent simultanément : le gréement (ce qui tient le mât) s’est beaucoup détendu et les haubans sous le vent battent fortement à chaque vague. C’était prévu car il est neuf et doit se « mettre en place » mais là c’est trop. Je le retends comme je peux. J’observe aussi un mouvement sur la quille jamais vu jusque là : d’avant en arrière, pas du tout normal ! Est-ce que je suis paranoïaque ?? Mais non, je mesure, ça bouge bien ! Je vérifie les boulons des paliers de quille et constate que je peux en serrer-forcer 3 sur 10. Ça bouge un peu moins. Bon. Affaire à suivre de très près.

Jour 4, 0h00. On approche du Cap Finistère, le cap qui nous effraie car il parait que la mer y est cassante, les vents s’accélèrent et le trafic de cargos très intense. Et…c’est exactement ce qui se passe.

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La houle croisée tire beaucoup sur le pilote automatique. Après deux départs au tas (le bateau se couche sur l’eau) je finis par affaler mon spi et avec la fatigue, je n’ose plus en renvoyer un plus petit. Je perds des places là ! Tant pis : il faut naviguer en accord avec soi-même… C’est la nuit et je fonce vers la côte espagnole. Mes batteries lithium descendent vite. Il fait gris depuis 4 jours et les panneaux solaires peinent à les recharger. Je les surveille et déclenche manuellement un moyen de charge de secours, une vieille pile à méthanol qui n’est pas puissante et que je veux utiliser le moins possible, pour tester mon installation solaire.
La nuit suivante j’atteins un seuil critique. Je barre pour soulager le pilote et veux déclencher la pile mais constate avec effarement que c’est trop tard. Pour démarrer elle requiert un seuil minimal de tension qui est dépassé. « Ah, quelle idiote !!! » J’avais complètement oublié ce petit détail !
On est en pleine nuit, je reprends la barre mais les batteries continuent de descendre. La houle est toujours hachée, le vent souffle entre 20 et 25 noeuds (force 5). Je fatigue vite : mes yeux font des saltos, ma tête s’endort. Je chante n’importe quoi et je me raconte des histoires, ou alors je mets bout-à-bout des phrases et des mots qui n’ont pas de sens : juste pour arriver à rester éveillée ! Mais de plus en plus vite ma tête tombe, je me relève d’un bond 5 secondes plus tard, le bateau en travers des vagues. Je me suis toujours demandée comment les autres font pour tenir plus loin que leurs forces ???

Maintenant que je suis plus éloignée de la zone entre le DST (Dispositif de Séparation de Trafic) et la côte espagnole, je croise un peu moins de cargos et porte-containers. Je ne tiens plus et remets le pilote pour faire une pause. Allez, juste 10-15 minutes… est-ce que ça va tenir… Les feux de mât s’éteignent. Le GPS aussi, l’AIS, puis le pilote et les afficheurs. Ne reste que la VHF. Je préviens Matthieu – un concurrent que j’ai entendu à portée de VHF – que je m’arrête à la cape sans visibilité dans la nuit et lui donne ma position et ma dérive. Je sors une petite VHF et un GPS portatif. Et je vais me reposer en attendant que le jour revienne, en espérant que le temps sera moins gris que prévu, que mes panneaux chargeront, pendant que les autres concurrents déboulent à 13 noeuds vers le sud.
6 heures d’attente. J’essaie de dormir tout en sortant vérifier l’horizon. Ni les minis ni les cargos ne peuvent me voir.

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Et ça redémarre…! je lance la pile. Puis reprends la barre, un petit GPS dans la main. J’avance dans la bonne direction, youpi ! Vers 15h00, dès que les batteries sont assez chargées, je lance le pilote automatique pour envoyer un spi !

Je fais la manœuvre nickel, le spi s’établit. Et là le pilote fait une grosse embardée inexpliquée. Le bateau part à l’abattée, il se couche sur l’eau. J’entends « Pan ! » Le bout-dehors part sous le vent avec le spi. Le mini se couche encore plus, à 90°. Faites que le spi ne se déchire pas… J’avais mis une sécurité de bastaque, je n’arrive pas à la choquer… Longues minutes qui défilent pendant que je me sors de cette situation merdique.
J’ai tout remis à plat, ramené le spi dans le bateau, rangé. Ça m’a à nouveau pris beaucoup d’énergie, je suis vannée alors que j’étais prête à repartir, trempée alors que je venais de me changer. Le tube qui sert à déployer le bout-dehors a cassé. Je vais devoir le sortir avec mes pieds et sur l’étrave dans les vagues si je veux renvoyer un spi. « Est-ce que je veux renvoyer ? » « Oui !!! » « Allez Camille vas-y bordel de m****!! »


SPI ENVOYÉ. Foxsea Lady fonce pleine balle vers le sud-sud-ouest, entre 11 et 14 noeuds, de vague en vague. Je fais une pointe à 17 noeuds dans un surf, ma meilleure vitesse depuis que je fais du mini…
Victoire !
Alleyyyyyyyyy c’est repartiii vers les Canaries !!!!!

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Suite : voir article #2

[FLASH ARRIVée] Etape 1 La Rochelle – Canaries : check ! Heureuse !

Communiqué Mini Transat La Boulangère : Catégorie Prototypes, Camille Taque (Foxsea Lady) arrivée le jeudi 12 octobre à 2 heures 55 minutes et 15 secondes. Bravo !

« Pour moi, le fait d’arriver au bout de cette première étape à Las Palmas est vraiment particulier car je me suis beaucoup battue pour être au départ de cette Mini Transat. Ma préparation a été très intense et éprouvante. Forcément, les premiers jours de navigation ont été durs, surtout qu’il y a eu des conditions assez difficiles. En revanche, après, quand ça s’est calmé, j’ai vraiment plané. Jamais je n’ai pris autant de plaisir sur l’eau ! J’ai complètement redécouvert mon bateau qui est manifestement dessiné pour la Transat. Chargé à bloc, il réagit super bien, il va plus vite et il est beaucoup plus facile. J’étais tellement bien en mer. C’était génial ! »

Etape 1 de La Rochelle à Las Palmas de Gran Canaria bouclée en 10 jours, 10 heures, 55 minutes. Classée 12ème sur 25 prototypes !

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Vivre son rêve !

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Voilà une semaine que Camille a pris le large, qu’elle vit ce pour quoi elle se bat chaque jour depuis deux ans. Elle file sur l’Océan Atlantique Sud Sud Ouest, et derrière chacun de ces simples mots il y a des jours, des semaines et des mois de batailles acharnées.
Flash back à septembre 2015, Douarnenez. Camille passe deux semaines à proposer son aide à des ministes en pleins préparatifs de départ pour la Mini-Transat 2015. Elle découvre le circuit depuis quelques mois, elle sort de sa coquille pour aller vers des inconnus épris de mer et d ‘aventure. Elle se nourrit et se grise de cette énergie pour rêver de lancer sa propre aventure. Elle apprend le métier, et se met en tête depuis les rochers qui surplombent la jetée au moment du départ, qu’elle en sera pour la prochaine édition.  S’il y a bien une chose sur laquelle vous pouvez compter avec Camille Taque, c’est que si elle a décidé de faire quelque chose, elle ira jusqu’au bout ! Le mental de cette jeune femme est IN-DE-BOU-LO-NABLE.

Samedi 29 septembre 2017 : le réveil a sonné après une courte nuit. Depuis quelques jours, l’anxiété et l’exaltation se tirent la bourre sur les pontons de La Rochelle. Camille est entourée d’une armée de ministes et de proches qui ont tous répondu présent pour finir de préparer Foxsea Lady. Un ministe est perché dans le gréement, une autre plongée dans les entrailles du bateau à bidouiller, un troisième plonge pour faire un dernier carénage tandis qu’une amie renforce les protections des plombages sur les pontons et que le frère de Camille, à ses côtés depuis une semaine, file le dernier coup de main. Le ponton est jonché de caisses d’outils, de bidons, de sacs de matossage. Camille se fait joyeusement charrier par les autres concurrents ou les badauds…  Joyeux bordel qui en stresserait plus d’un. Mais c’est mal connaître la miss Taque qui nous lance son habituel « ça va le faire… »

Le soir venu, un temps est réservé à la famille. Il faut nourrir le moral du skipper aussi bien qu’on a bichonné sa monture. Camille fait le plein de sourires et d’amour dans les yeux de ses proches. Elle serre fort ses deux neveux adorés avant de retourner vers le ponton, il est 23h, veille du départ. Les bateaux sont déserts, tout le monde s’est retiré, mais Camille est du genre à gérer la pression autrement. Elle s’affaire, fait le tri : ça reste, ça embarque, ça va à la poubelle… Concentrée, efficace, entourée. Quand on vous disait que ça allait le faire ! A minuit, elle part se retirer dans sa bulle. Le départ approche. Temps de mettre le scaphandre émotionnel…

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Dimanche 1er octobre, réveil sous le crachin, horizon bas, détermination et sérénité du côté de notre skipper. Le ponton devant son bateau est enfin libre. Tout se met en place. Elle se ménage un temps en solo dans le bateau avant que le ponton ne se remplisse d’amis et de proches. Dans cette foule-là, il y a de la tension, des sourires un peu crispés, et des larmes au coin des yeux. La foule grossit sur les remparts du bassin des chalutiers. A partir de midi, les pontons sont désormais réservés aux proches et aux coureurs. Chaque ministe commence le petit balai des au revoir, des grandes embrassades, dernières blagues et autres encouragements. Camille disparaît ainsi une demi-heure à faire le tour de tous les amis du circuit qui l’ont portée et soutenue jusqu’à ce jour, Stan, Clarisse, le pôle de Concarneau… Et puis rapidement il est 13h.  Les premiers zodiacs de remorquage font leur apparition. Pour les terriens, les amis, les proches, ils sont comme des corbeaux qui tournent et viennent prendre leur proche et l’emmener sur son élément liquide. Pour Camille, ils sont comme des chiens de berger qui vont la guider jusqu’au moment où elle pourra enfin hisser sa grand voile et prendre son envol. 13h15, ça y est, il est temps de se serrer fort, de laisser parler l’émotion, la joie, la peur, l’admiration et toute l’excitation d’un départ pour une course au large en solitaire.
Camille s’est préparée, elle est forte et fragile, rit et pleure en même temps. Des grands cris de l’entourage comme de la navigatrice pour sortir les nerfs et la joie du départ.

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15h30 sur l’eau, tous les minis sont dans la zone de départ. Enfin presque tous… Camille nous prépare un départ à « la Taque » : je prends tout mon temps loin des autres, je les laisse tourner et se faire prendre par la tension de la zone de départ, je matosse et peaufine les derniers détails avant de mettre le cap sur la ligne de départ 20 minutes avant le décompte. Je traverse les rangs de bateaux spectateurs agglutinés le long de la zone d’exclusion, j’entre dans la zone de course et bim ! je prends mon départ comme une fleur, alors que tout l’équipage du zodiac qui m’accompagne retient son souffle depuis une demi-heure en se demandant ce que je fiche à l’autre bout du plan d’eau  ! 😉  Du Taque mesdames et messieurs !

 

C’est donc sous un ciel bas, dans la brume et une pluie qui n’en finit pas de vous faire courber la tête que le Mini 791 s’élance à 16h en ce dimanche 1er octobre 2017. Pour nous, l’équipe en zodiac accompagnant le départ sur l’eau, c’est ce moment magique où, zigzaguant de bateau en bateau, l’on voit fleurir sur les visages des skippers des larmes ou des sourires d’enfant. Ca y est, ils la vivent enfin leur Mini… Eh Camille : promesse de 2015 tenue !

Depuis ? C’est tout le mystère de la course au large en Mini…  Foxsea Lady mène sa skipper vers le Sud Sud Ouest. Les news il faut les deviner en analysant les quelques infos de la cartographie mis en ligne par la course : http://www.minitransat.fr/suivi-de-la-course/cartographie.

A part quelques nouvelles relayées par les bateaux accompagnateurs, à terre on doit ronger son frein et attendre l’arrivée de Camille pour s’abreuver du récit, vérifier si l’on avait bien deviné tel ou tel moment difficile…

Ce qu’on sait :  Camille a bien géré son début de course dans une météo musclée, elle a passé une première nuit au contact de la meute des protos et réalisé une belle progression. Et puis les premiers ennuis arrivent mardi : il faut ralentir pour reprendre du gréement. Mais ça repart, mercredi le bateau file de nouveau dans des moyennes correctes de 6-7 noeuds. Le passage du Cap Finistère se fait sans encombre, cette zone redoutée qui a anéanti tant de rêves de ministes lors de l’édition de 2013 laisse passer nos skippers cette fois-ci. Le coup de vent attendu semble même avoir faibli un peu. Ouf, on respire pour eux…

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Jeudi, le doute s’installe. Nous constatons une vitesse réduite depuis plusieurs pointages. Camille avance à 2 noeuds dans une zone où le vent au portant devrait la propulser bien mieux. Son cap n’est pas cohérent non plus. L’inquiétude monte, les textos entre amis/famille s’échangent pour aller de conjoncture en conjoncture. Nous résistons à appeler l’organisation de course. Attendons jusqu’au prochain pointage… Les actualités relayées par les bateaux accompagnateurs nous donnent enfin une explication mi-rassurante mi-angoissante. Camille a des problèmes d’énergie. Les deux panneaux solaires n’alimentent plus la batterie. Sans énergie pour la batterie, impossible d’utiliser notamment son pilote automatique. Faire une course en solitaire sans pilote  ne peut pas s’imaginer plus de deux jours, et encore. Impossible de prendre du repos, il faut barrer sans arrêt. Tout geste pour aller à l’intérieur ou à l’avant du bateau devient compliqué voir périlleux : se nourrir, aller aux toilettes, aller matosser ou préparer un changement de cap… Aussi Camille, en bon marin, décide de se mettre à la cape (voile à contre, le bateau n’avance plus que par la dérive des courants, il n’a pas de vitesse et court peu de risques) pour récupérer du sommeil.   Après avoir rechargé ainsi ses batteries à elle durant quelques heures dans la journée jeudi, elle s’attelle à trouver des solutions pour réparer l’alimentation en énergie de son bateau.

 

A 6h du matin, au pointage de vendredi, notre fringante Foxsea Lady avait repris sa route et une vitesse plus satisfaisante. Elle avait surmonté une épreuve de plus, sans perdre le moral, ni ses moyens.

 

Depuis, elle avance, se maintient autour de la 16eme position et affiche une vitesse raisonnable compte tenu du peu de vent présent sur zone. Là c’est une toute autre bataille qui se joue. Une bataille contre soi-même : rester concentré et garder le moral quand la mer est un miroir, que l’on ne sait pas où sont les autres concurrents et s’ils ont ou non du vent. Pour rappel, les ministes n’ont aucun moyen de savoir où sont tous les autres coureurs. Ils n’ont pas d’ordinateur à bord ni de moyen de communication vers la terre. Si la BLU le veut bien (radio à pile banale, branchée sur une antenne montée en tête de mat et qui est supposée capter les ondes relayées éventuellement par les bateaux accompagnateurs), ils ont une vacation par radio une fois par jour qui leur indique la météo pour la zone de navigation, et leur annonce par ordre du classement les bateaux et la distance qu’il leur reste à parcourir pour chacun. Ils déduisent ainsi les miles parcourus, ceux perdus sur les concurrents les plus proches ou au contraire, les bons coups payants ! Plus on attend pour entendre son numéro mentionné, plus les nerfs se tendent car on descend dans les tréfonds du classement de la course.

Quand il n’y a plus un souffle d’air, que cela fait une semaine complète que l’on a plus vu âme qui vive, et que, pris par la fatigue, on s’imagine que l’on s’est trompé de tactique, il y en a plus d’un qui craque. Le moral et la chance font alors toute  la différence. Un souffle d’air ici tandis que l’autre là-bas ne décolle pas… Une croyance dure comme fer que « ça va le faire »…

Connaissant notre Camille, je n’ai aucun doute : les deux sont à bord du 791 !

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